Assise, perdue, glissant entre ses lèvres quelques mots inconnus aux profanes, elle attend. Solitaire, certainement impatiente, une femme craint la nouvelle. Etrange sentiment qu'elle expérimentait enfin, elle qui, sans aucunes ressources, avait élevée cinq enfants, fait face à l'adversité inscrite au travers d'une société toujours plus menaçante... à jamais décadente. Elle qui avait su conjurer les injures, traverser les océans de calomnies, chercher par tous les moyens à honorer son rôle de mère... Sa force, son courage, balayé si soudainement par l'attente d'un verdict bien funeste.
Oui... cette nuit elle savait qu'elle allait perdre un fils. Pudique, elle dissimule avec tendresse ces larmes étouffées à l'aide de son index. Se dissimulant derrière un voile, l'on pouvait cependant entrevoir ses mains fatiguées soutenant sa tête. C'est alors qu'un homme s'approcha d'elle. Lentement il s'avance à l'instar du fauve ayant repérée une proie. Puis, avec une douceur devenue coutume, il posa délicatement sa main droite l'épaule de l'attristée.
« Maman ? »
Un silence quasi religieux ne contenterait guère Kamel. Il s'assied alors à côté de sa mère, regarde fixement un de ces posters que les hôpitaux croient utiles à la prévention de quelconque pathologie, et tente d'établir un lien avec elle. Bien que décidé à lui parler, à la rassurer, il abandonna cette idée voyant cette femme si désarmée. Au fond de lui encore, l'on pouvait discerner la voix d'un petit garçon :
« Maman s'il te plaît ne pleure pas... Je t'aime moi je suis là... Maman pourquoi tu m'écoutes pas ? »
Mais il est bien grand maintenant... Alors il se comporte tel un homme... il se tait. Bientôt, les chirurgiens sortiront du bloc opératoire afin d'annoncer la mort du jeune homme. La mort de Karim... feu le frère de Kamel.
... Kamel souviens toi de ton frêre...
Il ouvrit les yeux sur un monde de ténèbres. Il crut enfin sa mort annoncée cependant il n'était ni aux enfers, ni au paradis. Un entre deux mondes certainement quoiqu'il s'agît plutôt d'un néant. Les « Errants » l'avait emporté dans leur monde de ténèbres, monde étrange et inquiétant dans lequel rien n'avait de substance, ni de matière. Le corps de Kamel semblait simplement flotter dans un vide inquiétant.
« Filoch ! »
Kamel ne cessa de crier ce prénom mais ce cri resta sans réponses. Il était seul dans un vide infini tiraillé par d'anciens souvenirs.
... Kamel...
« Mais putain mais ferme ta gueule !
- Arrête Karim !
- Ouais tu m'as vu enculé et alors ?
- Je t'ai vu avec un mec sale pd !
- J'en ai rien à foutre de ce que tu penses !
- Tais toi... puis Kamel reprit après un léger silence, Et maman elle est au courant ?
- Elle s'en doute mais elle dit rien.
- Je vois. Ecoute tu sais que tu peux pas continuer comme ça c'est impossible, deux mecs entre eux mais putain c'est dégueulasse !
- Non... susurra Karim les yeux légèrement baissés C'est même plus beau que ce que tu crois
- Moi je crois rien j'ai rien à voir avec ça.
- J'aime mon mec et je le quitterai jamais...
Karim se pressa de partir sans un regard, au grand dam de son frère qui ne put le retenir. Ainsi Karim partit, peut être trop précipitamment... ce fut la dernière fois que Kamel vit son frère. Quelques heures plus tard, Karim était admis en service de réanimation à la suite d'un accident de voiture.
...
« Karim... je regrette tellement » En son esprit Kamel implora le pardon de son frère, la vision de cette ultime conversation lui laissa bien plus qu'un sentiment amer ; mais aussi un profond dégoût pour lui-même. « J'aurais dû t'aider, j'aurais dû savoir que ce n'était pas facile pour toi... Je t'aime tellement mon frère... jvoulais pas que tu partes... » Depuis lors, Kamel rongé par la culpabilité était en proie à une dépression des plus silencieuse. Peut être voulait il rejoindre son défunt frère ?
« Karim ! cria de plus belle Kamel Mon frère... pardonne moi je t'en supplie
- Kamel... »
Surpris il regarde autour de lui mais seuls les ténèbres demeuraient palpables
« Je suis là mon frère »
Une main tendue traversa les ombres afin de se loger à la portée du jeune homme. Elle se faisait douce et accueillante. Kamel, ses yeux emplis de larmes, la saisit.
« C'est bien mon frère je suis là »
Un éclair blanc puis... un réveil. Allongé sur un simple lit de bois, Kamel s'éveilla dans une étrange habitation c'est alors qu'un vieil homme s'approcha de lui :
« Bienvenue mon ami, tu es ci en sécurité au « Village » »


